lundi 19 janvier 2015

L'étrangleur de Chicago (4)

Quand, elle revint à elle, Sarah se trouvait étendue sur un canapé dans l’un des bureaux du commissariat. Dany entra au moment où elle tentait de se relever.
_ Laisse-moi t’aider ! lui dit-il en la prenant par le bras.
Sarah tenta de croiser le regard de son ami, mais celui-ci détourna les yeux. Il souffrait autant qu’elle si ce n’était plus. Il aimait tellement Karen. A la pensée de son amie, des larmes inondèrent ses joues. Daniel les essuya d’un geste tendre qui la fit frémir.
_ Nous allons rentrer nous reposer un peu, déclara-t-il d’une voix blanche. L’inspecteur Travis passera plus tard pour prendre notre déposition.
Sarah lui jeta un regard plein de surprises, mais il préféra l’ignorer. Il ne voulait pas lui parler de ça, pas maintenant. C’était au-dessus de ses forces.
Ils quittèrent le commissariat dix minutes plus tard. Daniel préféra se concentrer sur sa conduite et n’adressa pas la parole à la femme qui pleurait silencieusement à côté de lui. Il était complètement anéanti et ne savait pas comment réconforter Sarah dans ces conditions.
A peine rentrée, la jeune enseignante s’enferma dans sa chambre pour pleurer. Elle ne reverrait plus jamais Karen. Elle l’avait quittée et ne reviendrait plus. Karen ne la réveillerait plus en pleine nuit après un horrible cauchemar, ou encore pour lui raconter ses frasques avec son nouvel amant. Mais surtout, Sarah pleurait la mort de ce petit être qui ne verrait jamais le jour.
La jeune femme entendit des voix dans le salon. L’inspecteur venait sans doute d’arriver. Elle alla prendre une douche pour se redonner un peu de courage. Elle finissait de boutonner son jean quand elle entendit l’alerte de sa messagerie. Machinalement, elle ouvrit sa boîte mail et commença à lire le message. Au fil des mots, ses yeux s’agrandirent d’horreur :
« Karen était la première, Sarah chérie ! Il y en aura d’autres, je te le promets ! En attendant, voilà des photos de ton amie pendant son séjour chez moi.
Je t’aime, ton chevalier servant ! »   
Les photos apparurent sur l’écran, toutes horribles. Au comble de l’horreur, Sarah renversa la chaise de son bureau et se mit à hurler. Quelqu’un entra dans sa chambre après avoir frappé à la porte. Elle fixa avec effroi Daniel qui venait d’entrer et s’effondra sur le sol, sans connaissance.

Daniel tenait le corps de Sarah contre le sien, tentant de lui transmettre un peu de sa chaleur. Elle était aussi froide qu’un glaçon, presqu’aussi sans vie que le corps de Karen à la morgue. A cette pensée, un haut le cœur le prit et il dut se réfugier dans les toilettes.
Travis avait trouvé le mot qui était la cause de l’évanouissement de la jeune amie de la victime. Il l’avait relu une centaine de fois, tentant de se convaincre que ce n’était qu’une farce. S’il devait réellement prendre en compte ce que le tueur disait, si c’était bien lui, il devait s’attendre à d’autres meurtres. Il était encore trop tôt pour parler d’un tueur en série, il en était conscient. L’enquête n’avait même pas encore commencé. L’autopsie n’avait même pas été réalisée, il n’avait donc rien sur quoi s’appuyer, si ce n’était que ces quelques lignes. Il regarda pour la énième fois les photographies de la victime prises par l’assassin. Il avait eu l’indécence de les prendre pendant qu’il la torturait. Aucune des images n’indiquait l’éventualité d’un viol, mais le légiste avait laissé entendre que les lésions externes au niveau du vagin allaient dans ce sens. Il se retrouvait donc avec sur les bras un crime sans aucun doute sexuel, et s’il devait croire le courriel, ce n’était que le premier d’une longue série. Quelle poisse ! lui qui n’était qu’à six mois d’une retraite bien méritée. Et pour couronner le tout, son coéquipier était en lune de miel et ne rentrerait qu’en début de semaine prochaine. Cette affaire ne sentait pas bon, mais alors là pas bon du tout. Son flair de vieil inspecteur de quarante ans d’exercices le lui soufflait. Il allait devoir faire face à une affaire de taille.
_ Daniel ! cria Sarah Okanaghan, le sortant de ses réflexions.
La voix de la jeune femme était faible, mais on l’entendait distinctement. Travis se dirigea vers elle, sachant que son ami ne viendrait pas. Il vivait à sa manière la découverte du corps de leur amie. Jusque là, le vieil inspecteur l’avait trouvé trop stoïque, il était temps qu’il manifeste ses émotions.
_ Mademoiselle Okanaghan, vous vous souvenez de moi ?
Comment cet homme pouvait-il lui poser une question pareille ? Bien sûre qu’elle se souvenait de lui ! Comment pouvait-on oublier une personne rencontrée dans ce genre de situation ? Elle aurait d’ailleurs préféré ne jamais faire la connaissance de l’inspecteur Travis.
_ Connaîtriez-vous l’identité de l’expéditeur du mail que vous venez de recevoir ?
Sarah se remémora le courriel et se sentit à nouveau défaillir. Elle se reprit bien vite en songeant à la peine de Daniel qui devait être aussi grande que la sienne. Où se trouvait-il d’ailleurs ? Elle laissa promener sur la pièce son regard et le vit sortir, pâle comme un linge, de sa salle de bain. Ses yeux étaient vitreux, mais ils reprirent leur teinte naturelle quand ils rencontrèrent ceux de la jeune femme. L’homme évita soigneusement tout contact visuel avec l’homme de loi présent dans la pièce. Le seul fait de le savoir ici le rendait malade. Karen, sa Karen, une amie fidèle et une femme incroyable, avait été tuée avec une violence à laquelle il n’avait encore jamais été confronté.
_ Mademoiselle Okanaghan, avez-vous entendu ma question ? intervint l’inspecteur.
_ Oui, mais je n’ai pas de réponse à vous donner. Je n’ai aucun contact dont le surnom est « ton prince charmant », désolée.
_ Tu n’as pas à l’être, Sarah. Encore heureux que tu ne connaisses pas ce type. Comment peut-on être si inhumain ? Vous ne pensez quand même pas qu’il a vraiment fait ça pour attirer l’attention de Sarah ? ajouta-t-il pour l’inspecteur.
Les yeux rivés au sol, Travis se posait la même question. Devait-il donner fois aux divagations du meurtrier ? Allait-il réellement tuer une autre personne ? Il était trop tôt pour le dire et secrètement il priait pour que ce ne soit pas le cas, mais il n’y croyait pas lui-même.
_ L’enquête n’a même pas encore commencé, il serait donc absurde de faire des conclusions hâtives. Pour le moment, je dois vous demander de répondre à quelques questions. Je vais aussi téléphoner à mon équipe pour qu’elle vienne relever des indices. Mes hommes vont sûrement devoir prendre votre disque dur et celui de votre amie. Il se pourrait que vous connaissiez cet homme sans le savoir.
La jeune femme fit une grimace à l’idée que l’immonde créature qui s’en était prise à Karen puisse être de son entourage.
Travis s’installa sur une chaise dans la chambre de Sarah Okanaghan et commença l’interrogatoire. La jeune femme lui répondait avec insolence, lui témoignant toute sa rancœur envers un système qui l’avait abandonnée. Il comprit au bout de cinq minutes qu’il ne pourrait rien sortir d’elle. Elle ne savait rien et elle était encore perturbée par l’annonce de la mort de son amie. Daniel Stuart ne fut pas plus loquace. Depuis sa séparation avec la victime, il avait peu de contact avec elle. Leur seul lien était leur amitié pour Sarah.


Deux heures plus tard, l’inspecteur Travis quitta le petit appartement sans savoir par où commençait. Il ne lui restait plus qu’à voir le médecin légiste et peut-être que son esprit s’éclaircirait.

mercredi 7 janvier 2015

L'étrangleur de Chicago (3)



Quatre jours et toujours aucune nouvelle de Karen. Sarah ne cessait de tourner en rond dans son appartement. A son travail, elle ne pouvait se concentrer et ne cesser de se dire que Karen était morte.
Daniel aussi était inquiet. Sarah le voyait à la manière dont il fixait son regard sur l’écran. Il ne semblait plus être conscient de ce qui se passait autour de lui.
En réalité, il se disait que si Karen était encore en vie, elle aurait appelé le magazine de mode pour lequel elle travaillait. Elle était la photographe de mode la plus en vue de tout Chicago. Le jeune homme se souvenait de l’avoir présentée au rédacteur en chef du magazine deux ans auparavant. Sans lui, elle serait encore photographe free-lance. Il se souvenait aussi de leur première rencontre dans les couloirs de la fac. Il était venu rendre visite à Sarah et avait eu le coup de foudre dès le premier regard. En apprenant qu’elle était la meilleure amie de celle qu’il aimait à l’école maternelle, il avait faillit mettre un terme à leur relation. Pourtant il l’aimait et il n’avait cessé de l’aimer pendant toute l’année où ils avaient été un couple. Puis, il avait appris que Karen aimait les hommes, tant qu’elle ne pouvait s’empêcher de le tromper.
_ Alors, tu le retrouves mon dossier ? gronda Sarah dans son dos. Il y avait toutes les photos pour mon cours de demain matin.
Daniel lui sourit tendrement. Il s’était installé dans la chambre de Karen depuis le dimanche soir. Sarah avait peur de rester seule et cela lui convenait. Ainsi, il pouvait être près d’elle et s’occuper d’elle. Il laissa son regard glisser sur ses jambes galbées dressées devant elle. Elle était assise par terre, adossée à son lit et regardait un magazine sur l’art contemporain. Une mèche de cheveux s’échappa de son chignon et elle la replaça d’un geste vif. Elle leva les yeux et croisa le regard de son plus vieil ami d’enfance et elle lui sourit. Daniel en eut le souffle coupé. Cela lui faisait toujours cet effet-là.
_ Non, il est introuvable ! se reprit-il. Je ne sais pas comment tu gères tes dossiers, mais c’est un vrai fouillis là dedans. 
Sarah lui tira la langue et se leva paresseusement pour répondre au téléphone. Quand Daniel la rejoignit au salon, il la vit écouter attentivement son interlocuteur. En raccrochant, elle se laissa glisser lentement sur le sol. Elle leva des yeux pleins de larmes sur le jeune homme. Elle n’avait pas besoin de parler. Il avait comprit. On avait retrouvé Karen.

Daniel se tenait debout auprès de Sarah dans un long couloir terne et froid, dans le sous-sol du commissariat. Un vieil inspecteur, qui répondait au nom de Travis, les avait traînés jusqu’ici. Son air de compassion mettait les nerfs du jeune homme à rude épreuve. Il se refusait toujours à croire qu’il allait voir le corps de Karen. Il priait silencieusement, depuis qu’ils avaient quitté l’appartement des deux jeunes femmes, pour que la police ait fait une erreur.
_ Nous avons trouvé son corps ce matin, dans Lincoln Park, mademoiselle Okanaghan, expliquait-il laconiquement.
Sarah sursauta. Morte ! Elle était morte. Non, ce n’était qu’un affreux cauchemar, ou peut-être qu’ils s’étaient trompés. C’était peut-être une autre jeune femme étendue là dans ce lieu sinistre. Elle s’immobilisa devant la porte de la morgue. Daniel tenta vainement de la faire avancer en la tirant gentiment par le bras.
_ Je ne peux pas, Daniel ! murmura-t-elle entre deux sanglots.
Son ami se pencha vers elle pour poser un affectueux baiser sur son front enfiévré par l’angoisse.
_ Je vais y aller seul, Sarah ! T’inquiète ! Ça va bien ! Ce n’est pas elle, j’en suis sûr.
Il lui sourit faiblement, essayant de se convaincre que tout irait bien. D’un pas décidé, il franchit les portes battantes du lieu sinistre. Une lumière vive l’aveugla, rendant la pièce encore plus froide. Il n’eut pas le temps de s’habituer à cette clarté froide et impersonnelle que l’inspecteur le dirigeait déjà vers un chariot au centre de la pièce. Il y distingua la frêle silhouette d’une jeune femme dont la peau était blafarde. Il s’avança de quelques pas osant à peine poser ses yeux sur ce corps sans vie. Soudain, il s’arrêta et fut parcourut d’un long frisson. Il n’avait pas besoin d’aller plus loin. Il avait reconnu le dessin délicat de ses lèvres, ainsi que l’ange tatoué en dessous de son épaule droite. Le sol s’écroula sous ses pieds, des larmes vinrent mouiller ses joues. Karen était morte.
Sans s’en rendre compte, il venait de confirmer à l’inspecteur qu’il s’agissait bien de Karen. Comment allait-il pouvoir l’annoncer à Sarah ?

Un long frisson d’angoisse parcouru l’échine de Sarah. Comme c’était long. Elle avait l’impression d’attendre Daniel depuis une éternité. Elle tenait à peine debout et sentait que si elle imaginait Karen derrière cette porte, elle finirait par perdre la raison.
D’un geste brusque, elle se retourna mais ne vit rien. Elle venait de sentir un souffle glacé sur sa nuque. Elle frissonna en réalisant qu’elle se trouvait dans un lieu aussi triste qu’une morgue. Elle entendit les battants de l’horrible pièce s’ouvrirent. Elle se retourna lentement craignant le pire. Au moment où elle vit la mine défaite de Daniel, elle sut. Quelque chose se brisa en elle. Elle eut envie de s’écrouler par terre et de hurler sa douleur. Mais avant elle devait en être sûre, elle devait la voir. D’un pas chancelant elle entra dans la morgue. Comme Daniel, Sarah fut aveuglée par la lumière mais elle continua d’avancer. 
_ Non ! hurla-t-elle en avançant vers le chariot. Ce n’est pas elle !
La jeune femme s’immobilisa devant la table froide, baissa les yeux sur le visage bleui. Sa vue se troubla, elle chancela. C’était elle. On pouvait lire sur le visage de Karen toutes les tortures endurées avant sa mort.
_ Sarah, vient ! Il ne sert à rien de rester ici plus longtemps.
La jeune femme entendit à peine la voix de Daniel. Elle ne voyait que le visage sans vie de son amie. Elle sentit son cœur devenir de plus en plus lourd. Des larmes glissèrent sur ses joues pour aller s’écraser sur la table froide ou reposait Karen. Des sanglots la secouèrent. Elle s’agrippa alors à la main de la morte. Tout en se penchant vers son oreille, elle lui murmura : « Réveille-toi, ma Karen ! Tu ne peux pas me laisser seule. Tu sais bien que j’ai peur de dormir dans cet appartement quand il est vide. Reviens, s’il-te-plait. »
L’inspecteur Travis se sentit mal à l’aise face à ce spectacle. La douleur de la jolie brune était communicative.
_ Venez, mademoiselle Okanaghan ! Je dois procéder à un interrogatoire, maintenant.
Sarah ne bougea pas d’un pouce. Elle n’avait rien à dire à la police. Quand elle avait eu besoin d’eux, ils l’avaient ignorée, maintenant, elle ne voulait qu’une chose : rester-là avec Karen jusqu’à ce qu’elle se réveille. Oui, elle allait se réveiller et lui dire que ce n’était qu’une immonde farce.
_ Karen, je t’en prie !
Ses sanglots redoublèrent d’intensité. Soudain, elle ne sentit plus le sol sous ses pieds et se sentit glisser sur le sol. Sa vue se brouilla jusqu’à ce que le noir vienne remplacer la lumière vive de la pièce.