Quand, elle revint à
elle, Sarah se trouvait étendue sur un canapé dans l’un des
bureaux du commissariat. Dany entra au moment où elle tentait de se
relever.
_ Laisse-moi t’aider !
lui dit-il en la prenant par le bras.
Sarah tenta de croiser le
regard de son ami, mais celui-ci détourna les yeux. Il souffrait
autant qu’elle si ce n’était plus. Il aimait tellement Karen. A
la pensée de son amie, des larmes inondèrent ses joues. Daniel les
essuya d’un geste tendre qui la fit frémir.
_ Nous allons rentrer nous
reposer un peu, déclara-t-il d’une voix blanche. L’inspecteur
Travis passera plus tard pour prendre notre déposition.
Sarah lui jeta un regard
plein de surprises, mais il préféra l’ignorer. Il ne voulait pas
lui parler de ça, pas maintenant. C’était au-dessus de ses
forces.
Ils quittèrent le
commissariat dix minutes plus tard. Daniel préféra se concentrer
sur sa conduite et n’adressa pas la parole à la femme qui pleurait
silencieusement à côté de lui. Il était complètement anéanti et
ne savait pas comment réconforter Sarah dans ces conditions.
A peine rentrée, la jeune
enseignante s’enferma dans sa chambre pour pleurer. Elle ne
reverrait plus jamais Karen. Elle l’avait quittée et ne
reviendrait plus. Karen ne la réveillerait plus en pleine nuit après
un horrible cauchemar, ou encore pour lui raconter ses frasques avec
son nouvel amant. Mais surtout, Sarah pleurait la mort de ce petit
être qui ne verrait jamais le jour.
La jeune femme entendit
des voix dans le salon. L’inspecteur venait sans doute d’arriver.
Elle alla prendre une douche pour se redonner un peu de courage. Elle
finissait de boutonner son jean quand elle entendit l’alerte de sa
messagerie. Machinalement, elle ouvrit sa boîte mail et commença à
lire le message. Au fil des mots, ses yeux s’agrandirent
d’horreur :
« Karen
était la première, Sarah chérie ! Il y en aura d’autres, je
te le promets ! En attendant, voilà des photos de ton amie
pendant son séjour chez moi.
Je
t’aime, ton chevalier servant ! »
Les photos apparurent sur
l’écran, toutes horribles. Au comble de l’horreur, Sarah
renversa la chaise de son bureau et se mit à hurler. Quelqu’un
entra dans sa chambre après avoir frappé à la porte. Elle fixa
avec effroi Daniel qui venait d’entrer et s’effondra sur le sol,
sans connaissance.
Daniel tenait le corps de
Sarah contre le sien, tentant de lui transmettre un peu de sa
chaleur. Elle était aussi froide qu’un glaçon, presqu’aussi
sans vie que le corps de Karen à la morgue. A cette pensée, un haut
le cœur le prit et il dut se réfugier dans les toilettes.
Travis avait trouvé le
mot qui était la cause de l’évanouissement de la jeune amie de la
victime. Il l’avait relu une centaine de fois, tentant de se
convaincre que ce n’était qu’une farce. S’il devait réellement
prendre en compte ce que le tueur disait, si c’était bien lui, il
devait s’attendre à d’autres meurtres. Il était encore trop tôt
pour parler d’un tueur en série, il en était conscient. L’enquête
n’avait même pas encore commencé. L’autopsie n’avait même
pas été réalisée, il n’avait donc rien sur quoi s’appuyer, si
ce n’était que ces quelques lignes. Il regarda pour la énième
fois les photographies de la victime prises par l’assassin. Il
avait eu l’indécence de les prendre pendant qu’il la torturait.
Aucune des images n’indiquait l’éventualité d’un viol, mais
le légiste avait laissé entendre que les lésions externes au
niveau du vagin allaient dans ce sens. Il se retrouvait donc avec sur
les bras un crime sans aucun doute sexuel, et s’il devait croire le
courriel, ce n’était que le premier d’une longue série. Quelle
poisse ! lui qui n’était qu’à six mois d’une retraite
bien méritée. Et pour couronner le tout, son coéquipier était en
lune de miel et ne rentrerait qu’en début de semaine prochaine.
Cette affaire ne sentait pas bon, mais alors là pas bon du tout. Son
flair de vieil inspecteur de quarante ans d’exercices le lui
soufflait. Il allait devoir faire face à une affaire de taille.
_ Daniel ! cria Sarah
Okanaghan, le sortant de ses réflexions.
La voix de la jeune femme
était faible, mais on l’entendait distinctement. Travis se dirigea
vers elle, sachant que son ami ne viendrait pas. Il vivait à sa
manière la découverte du corps de leur amie. Jusque là, le vieil
inspecteur l’avait trouvé trop stoïque, il était temps qu’il
manifeste ses émotions.
_ Mademoiselle Okanaghan,
vous vous souvenez de moi ?
Comment cet homme
pouvait-il lui poser une question pareille ? Bien sûre qu’elle
se souvenait de lui ! Comment pouvait-on oublier une personne
rencontrée dans ce genre de situation ? Elle aurait d’ailleurs
préféré ne jamais faire la connaissance de l’inspecteur Travis.
_ Connaîtriez-vous
l’identité de l’expéditeur du mail que vous venez de recevoir ?
Sarah se remémora le
courriel et se sentit à nouveau défaillir. Elle se reprit bien vite
en songeant à la peine de Daniel qui devait être aussi grande que
la sienne. Où se trouvait-il d’ailleurs ? Elle laissa
promener sur la pièce son regard et le vit sortir, pâle comme un
linge, de sa salle de bain. Ses yeux étaient vitreux, mais ils
reprirent leur teinte naturelle quand ils rencontrèrent ceux de la
jeune femme. L’homme évita soigneusement tout contact visuel avec
l’homme de loi présent dans la pièce. Le seul fait de le savoir
ici le rendait malade. Karen, sa Karen, une amie fidèle et une femme
incroyable, avait été tuée avec une violence à laquelle il
n’avait encore jamais été confronté.
_ Mademoiselle Okanaghan,
avez-vous entendu ma question ? intervint l’inspecteur.
_ Oui, mais je n’ai pas
de réponse à vous donner. Je n’ai aucun contact dont le surnom
est « ton prince charmant », désolée.
_ Tu n’as pas à l’être,
Sarah. Encore heureux que tu ne connaisses pas ce type. Comment
peut-on être si inhumain ? Vous ne pensez quand même pas qu’il
a vraiment fait ça pour attirer l’attention de Sarah ?
ajouta-t-il pour l’inspecteur.
Les yeux rivés au sol,
Travis se posait la même question. Devait-il donner fois aux
divagations du meurtrier ? Allait-il réellement tuer une autre
personne ? Il était trop tôt pour le dire et secrètement il
priait pour que ce ne soit pas le cas, mais il n’y croyait pas
lui-même.
_ L’enquête n’a même
pas encore commencé, il serait donc absurde de faire des conclusions
hâtives. Pour le moment, je dois vous demander de répondre à
quelques questions. Je vais aussi téléphoner à mon équipe pour
qu’elle vienne relever des indices. Mes hommes vont sûrement
devoir prendre votre disque dur et celui de votre amie. Il se
pourrait que vous connaissiez cet homme sans le savoir.
La jeune femme fit une
grimace à l’idée que l’immonde créature qui s’en était
prise à Karen puisse être de son entourage.
Travis s’installa sur
une chaise dans la chambre de Sarah Okanaghan et commença
l’interrogatoire. La jeune femme lui répondait avec insolence, lui
témoignant toute sa rancœur envers un système qui l’avait
abandonnée. Il comprit au bout de cinq minutes qu’il ne pourrait
rien sortir d’elle. Elle ne savait rien et elle était encore
perturbée par l’annonce de la mort de son amie. Daniel Stuart ne
fut pas plus loquace. Depuis sa séparation avec la victime, il avait
peu de contact avec elle. Leur seul lien était leur amitié pour
Sarah.
Deux heures plus tard,
l’inspecteur Travis quitta le petit appartement sans savoir par où
commençait. Il ne lui restait plus qu’à voir le médecin légiste
et peut-être que son esprit s’éclaircirait.