mercredi 23 septembre 2015

Amerendra (1)

Prologue




_ Tara! Tara! Tara, réveille-toi! Nous avons un problème et un de taille. Le sang impur vient de s'échapper des cachots de Lyderem et le roi craint de le voir tenter de passer ta porte. Il veut te voir dans la minute.

Je me réveillai en sursaut, réalisant la gravité de ce que le lieutenant Meyen venait de me rapporter. J'avais quand même noté au passage qu'il m'avait délibérément tutoyée. Sans relever son insubordination, je me levai de mon lit, le laissant rougir devant ma nudité. Un sourire mauvais étira mes lèvres. Yann Meyen était un ami d'enfance, mais comme tous les hommes étant sous mes ordres, il ne supportait pas d'avoir une femme aussi jeune que moi comme supérieure. En outre, mon physique très avantageux achevé de mettre ces hommes mal à l'aise. Je n'aimais pas me vanter, mais avant ma prise de fonction j'étais la plus belle humaine du royaume. Aujourd'hui j'étais encore belle, mais plus véritablement une humaine et c'est ce qui défrisait encore plus mes subalternes.

Avec lassitude, je passai mon uniforme avant de ramener ma longue chevelure blonde en un chignon strict.

La bouche grande ouverte et le regard lubrique, Meyen était figé sur place. Mon physique de rêve avait encore fait une victime.

_ Arrêtez de rêvasser, lieutenant! ordonnai-je pour le secouer un peu. Le roi nous attend!

Je passai devant lui pour sortir de ma chambre le laissant me suivre jusqu'à nos montures à l'extérieur de la base.

Meyen et moi nous rendîmes au château de Lyderem, palais des souverains d'Anetamara. L'urgence de la situation fit que je trouvai ma monture trop lente. Descendant avec aisance en pleine course, je continuai ma route en courant. J'arrivai au château bien avant Meyen et fus immédiatement reçue par le roi.

Notre actuel roi, et ce pour encore quarante ans si rien de grave ne lui arrivait, était le chef des lycaons, Luciano Melgrove. C'était sans aucun doute notre souverain le plus charismatique. Ses longs cheveux, noirs comme une nuit sans lune, tout comme ses yeux, reposaient librement sur ses épaules musclées. Je devais admettre que pour un lycaon c'était un beau spécimen. Il avait la peau couleur ébène. Cette couleur de peau était unique dans notre royaume. Les autres royaumes comptaient des membres de couleurs différentes, mais Anetamara comptait essentiellement des gens à la peau blanche, bien que les lycaons aient une peau bien plus foncée que celle des autres habitants. Ce phénomène ne s'expliquait pas. Tout ce que nous savions, c'était que nos ancêtres avaient si mal traité les gens de couleur qu'ils ne voulurent jamais s'installer ici. Le roi Luciano était donc une exception.

A mon entrée dans la salle de réunion, il darda un regard mauvais sur moi. Quand Meyen m'avait réveillée, j'avais pressenti que cette erreur des soldats de la garde royale allait retomber sur mon dos. Avec courage je relevai le menton pour lui tenir tête, mais je ne me faisais pas d'illusion. Le chef des lycaons était réputé pour ses colères hors du commun. Il se disait qu'il valait mieux avoir affaire à Gladius Van Kren, chef des vampires ou encore à Elisabelle Croël, chef des mages du royaume qui, d'une certaine manière, étaient plus humains et magnanimes que Melgrove. Pas de chance pour moi, j'avais pris mon commandement sous le règne du lycaon et je devais attendre encore quarante ans avant de rencontrer les deux autres rois de notre royaume.

_ Vous m'avez supplié de le garder en vie et voyez ce qui arrive par votre faute! s'écria le roi devant mon silence. Cet immonde sang impur s'est échappé et c'est une menace pour tout le royaume! Souvenez-vous de ce qu'a dit l'oracle à sa naissance!

Ses yeux semblaient lancer des éclairs tant il était en colère. Il tournait en rond dans la salle de réunion comme un lion en cage. Je savais qu'il tentait de se maîtriser pour ne pas se transformer devant moi. Tout le monde savait qu'un lycaon prenait sa forme animale lorsqu'il se laissait submerger par ses sentiments.

_ Dois-je vous rappeler, votre majesté, que votre sœur a plaidé la cause de cet enfant devant vous et non moi?

_ Quelle impertinence! persifla-t-il. Tu es la seule responsable, Tara! Tu lui as fait croire qu'elle pourrait aimer cette immondice sans que je m'y oppose.

_ Et vous ne vous y êtes pas opposé! m'exclamai-je plus fort que lui malgré moi. Tu as peut-être enfermé cet enfant dans l'un de tes cachots, mais il avait le droit de recevoir les visites de sa mère, TA SOEUR! Tu devais te douter de ce qui allait se passer.

Un éclair mauvais éclaira son regard. Malgré moi, je reculai tremblante. Un sourire incurva ses lèvres qui ne s'étendit pas jusqu'au reste de son visage.

_ Tu sais à qui tu t'adresses comme ça, femme? murmura-t-il d'une voix dure. Sais-tu ce que tu encoures pour ton impertinence? Aurais-tu oublié que je suis le seul à pouvoir décider de ton sort? Je suis ton roi et tu me dois le respect.

Tout en parlant, il s'était dangereusement rapproché de moi. Son visage était maintenant à quelques millimètres du mien. Je sentais son haleine chaude sur ma peau et un frisson me parcourut. Il sourit d'avantage. Je me reculai encore et encore, tentant de fuir ce contact qu'il semblait vouloir provoquer et que je redoutais plus que tout. Je me cognai contre la porte. Le roi en profita pour me faire prisonnière en posant ses mains de chaque côté de ma tête. Maintenant, il me dominait de toute sa hauteur. Se penchant encore plus sur moi, il se métamorphosa en loup-garou. Je poussai un cri malgré moi, redoutant comme toujours ses réactions sous cette forme animale. Il se pencha encore et renifla mes cheveux, puis mon cou avant de planter ses yeux de loup dans mes iris améthyste. La colère que j'y lis me paralysa. Lentement, il me lécha tout le visage. Prise de panique je me débattis de toutes mes forces pour le fuir. Mais rien n’y fit. Déjà sous sa forme humaine il était dix fois plus fort que moi.

_ Luciano! s'écria une voix de femme dans le dos du roi. Ne vois-tu pas que tu effraies le commandant? Laisse-la donc tranquille!

Après un grognement, le loup-garou reprit forme humaine et s'éloigna de moi. Il prit la cape que sa jeune sœur lui tendait afin de cachait sa nudité à mes yeux. Mais j'avais déjà eu le temps de remarquer la perfection de son corps viril.

Maribelle Melgrove me sourit tendrement pour me rassurer, mais le mal était déjà fait. Je tremblais de la tête au pied attendant la sentence du roi.

_ Tu n'avais pas à t'en prendre à elle ainsi, Luciano, affirma d'une voix calme la frêle Maribelle. Les autres espèces n'ont pas à nous voir sous notre vraie forme sauf en cas d'urgence. Tu connais la loi mieux que moi, non?

_ C'était un cas d'urgence! s'écria le roi moins fort qu'auparavant néanmoins. Je ne pouvais contenir mes émotions plus longtemps.

Le regard de sa sœur se fit doux sur lui. Un regard qu'il lui rendit sans aucune pudeur.

_ La situation est grave, commandant! me dit Maribelle. Notre clan est en émoi. Le reste du royaume sera bientôt dans le même état. Notre sœur s'est enfuie du château avec ce sang impur qu'elle nomme son enfant. Si vous êtes ici, c'est que le roi est conscient de l'amitié qui vous lie à la princesse Galatea. Il craint qu'elle ne tente de sauver cette chose en vous demandant de l'aider à passer nos frontières.

Bien que les propos de la princesse Maria Isabela semblaient durs, je savais qu'elle avait beaucoup d'affection pour Galatea et son neveu. Elle ne réagissait ainsi que pour donner le change au roi.

Du haut de son 1m60, elle avait la prestance d'une dirigeante. Elle était capable de manipuler n'importe quelle âme vivante. Seuls les vampires restaient insensibles face à son joli visage rond que de beaux yeux caramel adoucissaient. Sa peau était moins brune que celle de son frère et son corps était tout en rondeur, ce qui plaisait aux mâles de son espèce.

Maribelle me lança un clin d'œil avant de m'adjoindre de retourner à mon poste et de les avertir si j'avais des nouvelles de Galatea.



Je quittai la pièce sans demander mon reste et surtout sans regarder le roi.

lundi 16 mars 2015

L'étrangleur de Chicago (7)




L’agent James Wilkes regarda avec effarement sa montre. Il était en retard. Comme souvent depuis six mois. Depuis qu’il avait intégrer le FBI. Le bureau de Seattle n’avait pas la même renommée que celui de Quantico et il devait souvent faire appel au profiler du bureau mère, mais il avait des agents compétents que James avait rejoint avec fierté. Quelques mois plus tôt, il n’était encore qu’un simple inspecteur de la criminelle et cette promotion tant attendue était l’accomplissement de toute une vie.
_ Wilkes, t’es encore là ? lui demanda la voix de son supérieur, l’agent Monroe. N’avais-tu pas un dîner important ce soir.
Le jeune agent sourit devant la sollicitude de son supérieur et ami.
_ T’as raison Monroe, mais j’avais encore ce rapport à rédiger pour toi.
_ Tu travailles trop. Nous sommes conscients de ta valeur. Tu n’as plus besoin de nous prouver quoique ce soit.
_ Je sais, mais j’ai laissé traîner de la paperasse et je ne peux pas continuer comme ça.
_ Rassure-moi ! Ce n’est pas pour travailler sur l’affaire Guitirez, j’espère ?
James réprima un sursaut. Il n’avait pas songé à cette affaire qui l’avait conduit à intégrer le FBI de toute la journée. Non, il avait voulu bouclé les dossiers en retard afin de pouvoir passer tout son week-end avec Océane. C’était son anniversaire aujourd’hui et il lui avait promis de l’emmener dans son restaurant favori pour fêter l’événement. Rien ne le rendait plus heureux que de voir son charmant sourire.
_ Non, répondit-il en souriant. Il s’agit de la dernière affaire d’enlèvement sur laquelle nous avons travaillé. Je n’avais pas fini mon rapport.
_ Triste affaire, souligna laconiquement Monroe.
James regarda son responsable d’équipe avec surprise. Rare était les fois où ce dernier faisait part ainsi de ses sentiments.
_ C’est vrai ! Mais nous avons eu la chance de trouver le gamin sain et sauf, et c’est cela le plus important.
_ Mais combien d’autres cet homme a-t-il torturé, puis tué, Wilkes ? Et qui nous dit qu’il finira réellement sa vie en prison ?
_ Ce qui se passe ensuite n’est pas de notre ressort et tu le sais mieux que moi. Nous avons réunis suffisamment de preuves pour l’inculper et si demain il se retrouve dehors, on l’arrêtera de nouveau.
Monroe se contenta de hausser les épaules avec fatalisme. Son subalterne avait raison et il était habitué à traiter des affaires de ce type, mais il ne pouvait s’enlever de la tête l’image des corps mutilés de ces enfants. Seul un monstre pouvait être capable de faire une chose pareille et rien ne pouvait rendre ses crimes excusables.
_ Désolé, vieux ! Je crois bien que d’être devenu grand-père depuis peu m’a rendu un peu gâteux, ou du moins trop sensible.
_ C’est juste que tu te fais vieux, Monroe, c’est tout. La preuve, tu laisses ton équipe te tutoyer et s’immiscer dans ta vie privé. 
_ Tu as sans doute raison. Je changerais tout ça dès demain matin, mais pour le moment, je rentre chez moi et toi va à ton rendez-vous galant.
L’agent Wilkes prit sa veste et se dirigea avec son collègue et ami vers la sortie. Au moment où ils atteignirent le seuil du quatrième étage du Bureau, le téléphone se fit entendre.
_ Les bureaux sont fermés, rappelez plus tard ! hurla Monroe. Où est-ce que tu vas Wilkes ?
_ C’est mon poste.
_ Et alors ? Ta journée est terminée et on t’attend.
_ C’est peut-être elle, énonça tranquillement le jeune homme. J’ai laissé mon portable à l’appart ce matin. Trop pressé.
Monroe bougonna. Ses orteils s’étaient mis à le démanger, signe avant coureur d’une mauvaise nouvelle.
_ Je ne répondrais pas si j’étais toi, vieux. Tu vas devoir annuler ton rendez-vous.
James ne répondit pas et décrocha un sourire moqueur aux lèvres. Les orteils de son supérieur venaient sans doute de se manifester. On disait dans tout le service que les orteils du chef avaient plus de prémonition que Mme Irma.
_ Je t’aurais prévenu, gamin, grommela encore Monroe avant de sortir.
_ Agent Wilkes, j’écoute !
_ Ici l’agent Spencer du BAU de Quantico.
Le cœur de James cessa soudain de battre. Deux ans auparavant, quand il était encore à la criminelle, il avait fait appel à ce service pour l’aider. Grâce à eux, il avait eut un profil exact du meurtrier qu’il recherchait, mais cela n’avait pas suffit pour l’attraper. Il ne connaissait pas l’agent Spencer, mais le service qu’il servait était celui dont rêvait le jeune agent.
_ Je suis l’agent de liaison de ce bureau et mon supérieur, l’agent McWright, m’a demandé de vous joindre. Il voulait vous faire parvenir un message.
Wilkes attendit avec impatience que l’agent accomplisse sa mission. Il faisait rarement appel à son intuition, mais cette dernière lui soufflait que quelque chose de déterminant venait de se passer.
_ Je cite, repris l’agent de liaison du BAU, « On m’a signalé un cas similaire à l’affaire qui t’intéresse. Il ne s’agit que d’un cas isolé, mais j’ai déjà pris l’avion pour me rendre sur place à Chicago pour en savoir plus. Je te tiendrai au courant ». Il a précisé que vous saurez de quoi il parle.
James avala sa salive avec difficulté. Il savait parfaitement de quelle affaire faisait allusion McWright. L’affaire Guitirez. La seule affaire qu’il n’avait pu résoudre dans sa courte carrière d’inspecteur. La seule affaire qui l’avait fait tout quitter pour recommencer, ou plutôt continuer au FBI. La seule affaire capable de lui faire annuler un rendez-vous avec la douce Océane.
Le jeune agent raccrocha sans rien ajouter. Il avait très bien compris le message de McWright. Implicitement, son ami et mentor, lui demandait de le rejoindre et d’établir ensemble si les deux affaires se ressemblaient. Sans plus attendre, il joignit son amie chez elle, inventa une vague excuse, puis réserva une place sur le prochain vol pour Chicago.
Il quitta le bureau en songeant à Océane qu’il avait déçu et au moyens le plus efficace pour se faire pardonner. Mais quand elle saurait la véritable raison de son départ, elle lui pardonnerait tout.


Fort de cette certitude, James récupéra quelques affaires chez lui et roula pied au plancher jusqu’à l’aéroport. Dans moins de trois heures il serait à Chicago et saurait par la même occasion si le destin le remettait face au meurtrier de Marisa Guitirez.


samedi 28 février 2015

L'étrangleur de Chicago (6)



Sarah n’était pas sortie de sa chambre de toute la journée. Daniel commençait à s’inquiéter. Son amie, sans avoir le même dynamisme que Karen, était une femme pleine de vie et aujourd’hui elle était comme amorphe. Il avait tout tenté pour la pousser à mettre le nez dehors, mais la jeune femme n’avait même pas daigné répondre à son invitation. Il l’avait entendu pleurer toute la nuit et c’était comme cela depuis qu’ils avaient reconnu le corps de Karen deux jours plus tôt à la morgue.
Le jeune homme se frotta énergiquement les yeux. Il ne pouvait sortir de son esprit l’image de ce corps sans vie qu’il avait autrefois tenu entre ses bras. Il n’arrivait toujours pas à croire que sa si pétillante Karen n’était plus de ce monde. Avec colère, il jeta le torchon qu’il tenait entre ses mains sur le plan de travail de la cuisine. Il n’en pouvait plus de vivre ainsi. Il devait sortir de cet appartement qui respirait encore le parfum de la défunte. Il avait l’impression de la voir à chaque porte.
_ Sarah ! cria-t-il, sachant d’avance que son amie ne lui répondrait pas. Je sors. Tu viens avec moi ?
Aucun son ne sortit de la chambre de la jeune femme. Déterminé à quitter cette atmosphère lourde de chagrin, Daniel prit ses clés et quitta l’ombre de l’immeuble pour trouver la chaleur du dehors. Pour un mois d’avril, les températures étaient élevées et la ville de Chicago ne méritait pas en ce moment son surnom de « Windy City ». Il se dirigea d’un pas vif vers Oz Parc. Il ne s’arrêta qu’une fois sûr que plus personne ne pouvait le voir. Regardant autour de lui, il réalisa qu’il avait parcourut tout le parc pour se retrouver dans Lincoln Park. Daniel recommença à marcher, croisant de temps en temps un couple ou des enfants et leur nounou ou leur mère. Sans le vouloir, ses pas l’avait mené à l’endroit même où la police avait retrouvé le corps de Karen. Un immense sentiment de tristesse s’abattit alors sur lui. Les larmes qu’il avait si longtemps retenues glissèrent lentement sur ses joues rebondies. Il savait que ce genre d’attitude n’était pas digne d’un homme digne de ce nom, mais tout homme avait le droit de pleurer la mort de la femme qu’il avait aimé. Oui, il avait aimé Karen à une époque pas si lointaine que cela. Ses sentiments n’étaient peut-être plus les mêmes pour la jeune femme, mais il l’aimait encore. Il avait espéré, sans raison peut-être, qu’un jour elle lui reviendrait, qu’un jour elle renoncerait à sa vie de débaucher pour lui. Mais ce jour ne viendrait jamais et tout ça à cause d’un fou furieux qui avait décidé de lui ôter la vie.
Daniel s’assit sur l’un des bancs publics qui jalonnaient les allées du parc, se prit la tête entre les mains et laissa libre cour à son chagrin. Il avait le droit de la pleurer malgré le mal qu’elle lui avait fait. Karen n’était pas la femme d’un seul homme et il l’avait appris à ses dépends. Des rires d’enfants attirèrent son attention. Tout en les regardant, il essuya d’un revers de main son visage inondé. Il regarda le ciel et vit les immense gratte-ciel de l’autre côté du parc. Ils étaient inondés de soleil. Cette douce lumière qui se reflétait lui apporta la quiétude dont il avait besoin. Il avait l’étrange impression que Karen lui parlait à travers cette lumière. Elle lui disait de rentrer au plus tôt pour pouvoir prendre soin de Sarah. Il savait que seul son subconscient lui dictait cette conduite, mais il aimait à croire que son ex était là près de lui à lui parler. il pouvait sentir sa présence même si, il en était persuadé, elle n’avait pas perdu la vie par ici.
Daniel se leva après avoir offert son visage aux rayons du soleil. Il était temps de rentrer et de s’occuper de Sarah. Il devait la contraindre à reprendre goût à la vie malgré le malheur qui venait de les frapper. Il le lui devait. Sarah était sa meilleure amie. Elle avait toujours était là pour lui et maintenant c’était à son tour de lui apporter du réconfort. 
Le jeune homme rentra au pas de course chez son amie. IL ouvrit la porte avec fracas et trouva Sarah dans le salon avec l’inspecteur Travis. La quiétude retrouvée dans le parc s’évapora aussitôt. Le vieil homme avait le don de lui hérisser les poils.
_ L’inspecteur Travis est venu nous interroger encore une fois, souffla Sarah d’une voix blanche.
Elle semblait au bord de l’épuisement alors quelle avait passé sa journée au lit.
_ N’avons-nous pas déjà répondu à toutes vos questions, inspecteur ?
L’homme de loi encaissa le regard noir du jeune homme sans broncher. Il avait déjà noté le côté surprotecteur du jeune homme envers mademoiselle Okanaghan. Il reporta son attention sur cette dernière réfléchissant à la meilleure façon de lui annoncer la nouvelle.
_ Après enquête, se lança-t-il, nous sommes venus à la conclusion qu’il serait préférable de prendre en considération les menaces du meurtrier. Nous allons élargir nos recherches et nous intéresser également à votre entourage, mademoiselle Okanaghan.
_ Pourquoi ? lui demanda Sarah toujours amorphe.
_ Nous nous sommes demandé si nous n’avions pas à faire à un potentiel tueur en série. Ne vous affolez pas, ajouta-t-il en voyant les grands yeux caramel s’agrandirent de terreur. Ce ne sont que des suppositions. Nous n’agissons ainsi que pour plus de sécurité. Nous ne voulons écarter aucune piste. Mademoiselle Miller a pu être victime d’un simple voleur qui veut maquiller son crime comme étant celui d’un désaxé qui n’est pas à son premier méfait.
_ Mais pourquoi mon entourage ?
_ Nous pensons, s’il s’agit d’un potentiel tueur en série, suite au message que vous avez reçu, qu’il se trouve peut-être parmi la liste de vos amis ou de vos collègues.
_ Impossible ! s’écria la jeune femme les larmes aux yeux. Aucune des personnes que je fréquente n’est capable d’une telle barbarie !
_ Mademoiselle...
_ Non ! Sortez de chez moi et allez arrêter le meurtrier de Karen !
Sarah retourna dans sa chambre et claqua la porte. Appuyée contre le chambranle, elle se laissa glisser sur le sol et se remit à pleurer. Il mentait. Le meurtrier ne pouvait être parmi les personnes qu’elle ou encore Karen fréquentaient au quotidien. Il était impossible qu’elles aient pu se tromper à ce point sur ceux la-même qui avaient une relation privilégiée avec elles.
_ Veuillez l’excuser, inspecteur. Sarah a du mal à surmonter son chagrin et sa colère. Si cela peut vous aider, je vous donnerai la liste de ses amis, du moins les quelques uns que nous avons en commun.
_ Merci, monsieur Stuart. Le plus tôt sera le mieux.
L’inspecteur Travis se dirigea vers la sortie, suivi de Daniel. 
_ Gardez l’œil sur votre amie, ajouta-t-il avant de partir, une main sur la poignée.
Il sortit sans laisser le temps à Daniel de réagir. Ce dernier sentit un long frisson de terreur le parcourir en entendant l’inspecteur parlait ainsi. Il alla de ce pas dans la chambre de Sarah, la trouva assise par terre en train de pleurer, la souleva dans ses bras et s’installa avec elle sur son lit. Tout doucement, il commença à la bercer.
_ Tout ira bien, Sarah dolly ! Je vais prendre soin de toi.


vendredi 6 février 2015

L'étrangleur de Chicago (5)

Chapitre 2

                                       


_ Tiens, Travis ! le rapport d’autopsie que tu attendais !
_ Merci ! Il s’est fait attendre celui-là ! C’est la première fois que le doc nous fait languir comme ça.
_ Il faut le comprendre, répondit le jeune inspecteur Corré. T’as vu l’état dans lequel il nous l’a mis l’autre timbré. Le doc a du avoir pas mal de boulot. Et puis, c’est pas le seul cadavre dont il a hérité cette semaine. Nos criminels en herbe sont en forme ces derniers temps.
Travis se renfrogna. Son jeune collègue avait raison. Le taux de criminalité était en hausse ces dernières décennies dans le comté de Cook et ce, malgré l’acharnement des forces de l’ordre d’y remédier. L’inspecteur songea que l’affaire Miller était un parfait exemple de ce que l’âme humaine était capable. Il revit devant lui, comme dans un cauchemar, le corps mutilé de la jeune femme et son visage bleuté tordu de terreur et de douleur. Figé à jamais dans cette horrible grimace par un monstre. Un monstre qu’il se devait de retrouver avant que sa folie meurtrière ne le reprenne.
Avec un soupir las, le vieil inspecteur ouvrit le rapport. Il lut sans grand intérêt les informations concernant l’heure du décès. Le médecin légiste, sur le lieu du crime, lui avait déjà dit qu’il lui serait impossible de la déterminer avec exactitude. Le bleu du cadavre et sa température étaient autant d’indices pour l’homme de sciences, lui indiquant que le corps avait séjourné quelques temps dans un congélateur. De ce fait, la mort de la victime pouvait remonter à un jour comme à une semaine. Cette information avait plongé l’inspecteur dans la déception. Cette affaire ne s’annonçait pas simple du tout.
Le reste du rapport faisait état des différentes blessures que comptait le corps. Il s’avérait que Karen Miller avait reçu trente coups de couteau – enfin, c’est ce que supposait le médecin en vue des marques sur le corps de la jeune femme – dont l’un d’eux avait perforé le foi, sans pour autant être la cause de la mort. Plus loin, le doc expliquait qu’une autre arme, un scalpel selon ses supputations, avait aussi servi à couper quelques lambeaux de peau sur l’abdomen de la victime. Selon l’état de ces blessures, il en avait déduit que le tueur avait effectué cette manœuvre du vivant de la victime. Tout ce que le rapport racontait n’avait rien de choquant pour le vieil inspecteur sur le point de prendre sa retraite. Cependant, il n’arrivait pas à enlever de son esprit les photos de Karen Miller dans son appartement. Elle lui avait semblé être une jeune femme dynamique à laquelle on s’attachait immédiatement. Et puis, elle était encore si jeune. Vingt cinq ans. Bon sang ! Elle n’avait vécu que le quart de sa vie. Et cette jeune femme qui la pleurait dans cet appartement aux tons chaleureux ? Qu’allait-elle devenir ? Le meurtrier avait-il seulement voulu se vanter en prenant contact avec elle ou prévoyait-il réellement de faire une nouvelle victime ?
Travis replongea son regard dans le rapport. L’autopsie avait révélé que la victime avait subit des viols à répétition ante et post-mortem. L’inspecteur déglutit avec difficulté. Cette jeune femme avait subi un véritable calvaire. Dans ces conditions, la mort valait mieux que la vie. Il continua sa lecture. La police scientifique avait trouvé des traces de spermatozoïdes sur le cadavre et était en train de les analyser dans l’espoir de confondre le meurtrier. Aucune autre trace n’avait été trouvée. Ce qui signifiait que la victime n’avait pu griffer son ravisseur, ni même tenter de se défendre. L’homme de loi ne doutait pas que c’était le genre de personne à se battre pour sa propre survie. Le médecin confirma ce qu’il avait déjà vu dans Lincoln Park, quand il était arrivé sur le lieu du crime. La victime avait été ligotée car elle avait gardé les marques de la corde sur ses poignets. La strangulation était la cause de la mort, d’où la couleur bien plus bleuté de son visage. Karen Miller avait donc été violée, torturée avant d’être étranglée. Comble de l’horreur pour cet inspecteur habitué au pire, la mort de l’enfant que portait la jeune victime. Selon le médecin légiste, il était mort avant sa mère, le placenta ayant été perforé par l’un des trente coups de couteau.
Avec rage, Travis referma le dossier. Toutes ses conclusions témoignaient de la folie de l’homme, non, du monstre qui avait commis ce meurtre, mais ne lui permettaient pas de le retrouver. Pour cela, il devait attendre les conclusions de la police scientifique, mais il pressentait qu’elle ne trouverait rien. Ce meurtre était hors du commun. Le North Side était peu coutumier d’une telle barbarie. C’est pourquoi il devait absolument retrouver ce malade pour aller enfin à la retraite.

lundi 19 janvier 2015

L'étrangleur de Chicago (4)

Quand, elle revint à elle, Sarah se trouvait étendue sur un canapé dans l’un des bureaux du commissariat. Dany entra au moment où elle tentait de se relever.
_ Laisse-moi t’aider ! lui dit-il en la prenant par le bras.
Sarah tenta de croiser le regard de son ami, mais celui-ci détourna les yeux. Il souffrait autant qu’elle si ce n’était plus. Il aimait tellement Karen. A la pensée de son amie, des larmes inondèrent ses joues. Daniel les essuya d’un geste tendre qui la fit frémir.
_ Nous allons rentrer nous reposer un peu, déclara-t-il d’une voix blanche. L’inspecteur Travis passera plus tard pour prendre notre déposition.
Sarah lui jeta un regard plein de surprises, mais il préféra l’ignorer. Il ne voulait pas lui parler de ça, pas maintenant. C’était au-dessus de ses forces.
Ils quittèrent le commissariat dix minutes plus tard. Daniel préféra se concentrer sur sa conduite et n’adressa pas la parole à la femme qui pleurait silencieusement à côté de lui. Il était complètement anéanti et ne savait pas comment réconforter Sarah dans ces conditions.
A peine rentrée, la jeune enseignante s’enferma dans sa chambre pour pleurer. Elle ne reverrait plus jamais Karen. Elle l’avait quittée et ne reviendrait plus. Karen ne la réveillerait plus en pleine nuit après un horrible cauchemar, ou encore pour lui raconter ses frasques avec son nouvel amant. Mais surtout, Sarah pleurait la mort de ce petit être qui ne verrait jamais le jour.
La jeune femme entendit des voix dans le salon. L’inspecteur venait sans doute d’arriver. Elle alla prendre une douche pour se redonner un peu de courage. Elle finissait de boutonner son jean quand elle entendit l’alerte de sa messagerie. Machinalement, elle ouvrit sa boîte mail et commença à lire le message. Au fil des mots, ses yeux s’agrandirent d’horreur :
« Karen était la première, Sarah chérie ! Il y en aura d’autres, je te le promets ! En attendant, voilà des photos de ton amie pendant son séjour chez moi.
Je t’aime, ton chevalier servant ! »   
Les photos apparurent sur l’écran, toutes horribles. Au comble de l’horreur, Sarah renversa la chaise de son bureau et se mit à hurler. Quelqu’un entra dans sa chambre après avoir frappé à la porte. Elle fixa avec effroi Daniel qui venait d’entrer et s’effondra sur le sol, sans connaissance.

Daniel tenait le corps de Sarah contre le sien, tentant de lui transmettre un peu de sa chaleur. Elle était aussi froide qu’un glaçon, presqu’aussi sans vie que le corps de Karen à la morgue. A cette pensée, un haut le cœur le prit et il dut se réfugier dans les toilettes.
Travis avait trouvé le mot qui était la cause de l’évanouissement de la jeune amie de la victime. Il l’avait relu une centaine de fois, tentant de se convaincre que ce n’était qu’une farce. S’il devait réellement prendre en compte ce que le tueur disait, si c’était bien lui, il devait s’attendre à d’autres meurtres. Il était encore trop tôt pour parler d’un tueur en série, il en était conscient. L’enquête n’avait même pas encore commencé. L’autopsie n’avait même pas été réalisée, il n’avait donc rien sur quoi s’appuyer, si ce n’était que ces quelques lignes. Il regarda pour la énième fois les photographies de la victime prises par l’assassin. Il avait eu l’indécence de les prendre pendant qu’il la torturait. Aucune des images n’indiquait l’éventualité d’un viol, mais le légiste avait laissé entendre que les lésions externes au niveau du vagin allaient dans ce sens. Il se retrouvait donc avec sur les bras un crime sans aucun doute sexuel, et s’il devait croire le courriel, ce n’était que le premier d’une longue série. Quelle poisse ! lui qui n’était qu’à six mois d’une retraite bien méritée. Et pour couronner le tout, son coéquipier était en lune de miel et ne rentrerait qu’en début de semaine prochaine. Cette affaire ne sentait pas bon, mais alors là pas bon du tout. Son flair de vieil inspecteur de quarante ans d’exercices le lui soufflait. Il allait devoir faire face à une affaire de taille.
_ Daniel ! cria Sarah Okanaghan, le sortant de ses réflexions.
La voix de la jeune femme était faible, mais on l’entendait distinctement. Travis se dirigea vers elle, sachant que son ami ne viendrait pas. Il vivait à sa manière la découverte du corps de leur amie. Jusque là, le vieil inspecteur l’avait trouvé trop stoïque, il était temps qu’il manifeste ses émotions.
_ Mademoiselle Okanaghan, vous vous souvenez de moi ?
Comment cet homme pouvait-il lui poser une question pareille ? Bien sûre qu’elle se souvenait de lui ! Comment pouvait-on oublier une personne rencontrée dans ce genre de situation ? Elle aurait d’ailleurs préféré ne jamais faire la connaissance de l’inspecteur Travis.
_ Connaîtriez-vous l’identité de l’expéditeur du mail que vous venez de recevoir ?
Sarah se remémora le courriel et se sentit à nouveau défaillir. Elle se reprit bien vite en songeant à la peine de Daniel qui devait être aussi grande que la sienne. Où se trouvait-il d’ailleurs ? Elle laissa promener sur la pièce son regard et le vit sortir, pâle comme un linge, de sa salle de bain. Ses yeux étaient vitreux, mais ils reprirent leur teinte naturelle quand ils rencontrèrent ceux de la jeune femme. L’homme évita soigneusement tout contact visuel avec l’homme de loi présent dans la pièce. Le seul fait de le savoir ici le rendait malade. Karen, sa Karen, une amie fidèle et une femme incroyable, avait été tuée avec une violence à laquelle il n’avait encore jamais été confronté.
_ Mademoiselle Okanaghan, avez-vous entendu ma question ? intervint l’inspecteur.
_ Oui, mais je n’ai pas de réponse à vous donner. Je n’ai aucun contact dont le surnom est « ton prince charmant », désolée.
_ Tu n’as pas à l’être, Sarah. Encore heureux que tu ne connaisses pas ce type. Comment peut-on être si inhumain ? Vous ne pensez quand même pas qu’il a vraiment fait ça pour attirer l’attention de Sarah ? ajouta-t-il pour l’inspecteur.
Les yeux rivés au sol, Travis se posait la même question. Devait-il donner fois aux divagations du meurtrier ? Allait-il réellement tuer une autre personne ? Il était trop tôt pour le dire et secrètement il priait pour que ce ne soit pas le cas, mais il n’y croyait pas lui-même.
_ L’enquête n’a même pas encore commencé, il serait donc absurde de faire des conclusions hâtives. Pour le moment, je dois vous demander de répondre à quelques questions. Je vais aussi téléphoner à mon équipe pour qu’elle vienne relever des indices. Mes hommes vont sûrement devoir prendre votre disque dur et celui de votre amie. Il se pourrait que vous connaissiez cet homme sans le savoir.
La jeune femme fit une grimace à l’idée que l’immonde créature qui s’en était prise à Karen puisse être de son entourage.
Travis s’installa sur une chaise dans la chambre de Sarah Okanaghan et commença l’interrogatoire. La jeune femme lui répondait avec insolence, lui témoignant toute sa rancœur envers un système qui l’avait abandonnée. Il comprit au bout de cinq minutes qu’il ne pourrait rien sortir d’elle. Elle ne savait rien et elle était encore perturbée par l’annonce de la mort de son amie. Daniel Stuart ne fut pas plus loquace. Depuis sa séparation avec la victime, il avait peu de contact avec elle. Leur seul lien était leur amitié pour Sarah.


Deux heures plus tard, l’inspecteur Travis quitta le petit appartement sans savoir par où commençait. Il ne lui restait plus qu’à voir le médecin légiste et peut-être que son esprit s’éclaircirait.

mercredi 7 janvier 2015

L'étrangleur de Chicago (3)



Quatre jours et toujours aucune nouvelle de Karen. Sarah ne cessait de tourner en rond dans son appartement. A son travail, elle ne pouvait se concentrer et ne cesser de se dire que Karen était morte.
Daniel aussi était inquiet. Sarah le voyait à la manière dont il fixait son regard sur l’écran. Il ne semblait plus être conscient de ce qui se passait autour de lui.
En réalité, il se disait que si Karen était encore en vie, elle aurait appelé le magazine de mode pour lequel elle travaillait. Elle était la photographe de mode la plus en vue de tout Chicago. Le jeune homme se souvenait de l’avoir présentée au rédacteur en chef du magazine deux ans auparavant. Sans lui, elle serait encore photographe free-lance. Il se souvenait aussi de leur première rencontre dans les couloirs de la fac. Il était venu rendre visite à Sarah et avait eu le coup de foudre dès le premier regard. En apprenant qu’elle était la meilleure amie de celle qu’il aimait à l’école maternelle, il avait faillit mettre un terme à leur relation. Pourtant il l’aimait et il n’avait cessé de l’aimer pendant toute l’année où ils avaient été un couple. Puis, il avait appris que Karen aimait les hommes, tant qu’elle ne pouvait s’empêcher de le tromper.
_ Alors, tu le retrouves mon dossier ? gronda Sarah dans son dos. Il y avait toutes les photos pour mon cours de demain matin.
Daniel lui sourit tendrement. Il s’était installé dans la chambre de Karen depuis le dimanche soir. Sarah avait peur de rester seule et cela lui convenait. Ainsi, il pouvait être près d’elle et s’occuper d’elle. Il laissa son regard glisser sur ses jambes galbées dressées devant elle. Elle était assise par terre, adossée à son lit et regardait un magazine sur l’art contemporain. Une mèche de cheveux s’échappa de son chignon et elle la replaça d’un geste vif. Elle leva les yeux et croisa le regard de son plus vieil ami d’enfance et elle lui sourit. Daniel en eut le souffle coupé. Cela lui faisait toujours cet effet-là.
_ Non, il est introuvable ! se reprit-il. Je ne sais pas comment tu gères tes dossiers, mais c’est un vrai fouillis là dedans. 
Sarah lui tira la langue et se leva paresseusement pour répondre au téléphone. Quand Daniel la rejoignit au salon, il la vit écouter attentivement son interlocuteur. En raccrochant, elle se laissa glisser lentement sur le sol. Elle leva des yeux pleins de larmes sur le jeune homme. Elle n’avait pas besoin de parler. Il avait comprit. On avait retrouvé Karen.

Daniel se tenait debout auprès de Sarah dans un long couloir terne et froid, dans le sous-sol du commissariat. Un vieil inspecteur, qui répondait au nom de Travis, les avait traînés jusqu’ici. Son air de compassion mettait les nerfs du jeune homme à rude épreuve. Il se refusait toujours à croire qu’il allait voir le corps de Karen. Il priait silencieusement, depuis qu’ils avaient quitté l’appartement des deux jeunes femmes, pour que la police ait fait une erreur.
_ Nous avons trouvé son corps ce matin, dans Lincoln Park, mademoiselle Okanaghan, expliquait-il laconiquement.
Sarah sursauta. Morte ! Elle était morte. Non, ce n’était qu’un affreux cauchemar, ou peut-être qu’ils s’étaient trompés. C’était peut-être une autre jeune femme étendue là dans ce lieu sinistre. Elle s’immobilisa devant la porte de la morgue. Daniel tenta vainement de la faire avancer en la tirant gentiment par le bras.
_ Je ne peux pas, Daniel ! murmura-t-elle entre deux sanglots.
Son ami se pencha vers elle pour poser un affectueux baiser sur son front enfiévré par l’angoisse.
_ Je vais y aller seul, Sarah ! T’inquiète ! Ça va bien ! Ce n’est pas elle, j’en suis sûr.
Il lui sourit faiblement, essayant de se convaincre que tout irait bien. D’un pas décidé, il franchit les portes battantes du lieu sinistre. Une lumière vive l’aveugla, rendant la pièce encore plus froide. Il n’eut pas le temps de s’habituer à cette clarté froide et impersonnelle que l’inspecteur le dirigeait déjà vers un chariot au centre de la pièce. Il y distingua la frêle silhouette d’une jeune femme dont la peau était blafarde. Il s’avança de quelques pas osant à peine poser ses yeux sur ce corps sans vie. Soudain, il s’arrêta et fut parcourut d’un long frisson. Il n’avait pas besoin d’aller plus loin. Il avait reconnu le dessin délicat de ses lèvres, ainsi que l’ange tatoué en dessous de son épaule droite. Le sol s’écroula sous ses pieds, des larmes vinrent mouiller ses joues. Karen était morte.
Sans s’en rendre compte, il venait de confirmer à l’inspecteur qu’il s’agissait bien de Karen. Comment allait-il pouvoir l’annoncer à Sarah ?

Un long frisson d’angoisse parcouru l’échine de Sarah. Comme c’était long. Elle avait l’impression d’attendre Daniel depuis une éternité. Elle tenait à peine debout et sentait que si elle imaginait Karen derrière cette porte, elle finirait par perdre la raison.
D’un geste brusque, elle se retourna mais ne vit rien. Elle venait de sentir un souffle glacé sur sa nuque. Elle frissonna en réalisant qu’elle se trouvait dans un lieu aussi triste qu’une morgue. Elle entendit les battants de l’horrible pièce s’ouvrirent. Elle se retourna lentement craignant le pire. Au moment où elle vit la mine défaite de Daniel, elle sut. Quelque chose se brisa en elle. Elle eut envie de s’écrouler par terre et de hurler sa douleur. Mais avant elle devait en être sûre, elle devait la voir. D’un pas chancelant elle entra dans la morgue. Comme Daniel, Sarah fut aveuglée par la lumière mais elle continua d’avancer. 
_ Non ! hurla-t-elle en avançant vers le chariot. Ce n’est pas elle !
La jeune femme s’immobilisa devant la table froide, baissa les yeux sur le visage bleui. Sa vue se troubla, elle chancela. C’était elle. On pouvait lire sur le visage de Karen toutes les tortures endurées avant sa mort.
_ Sarah, vient ! Il ne sert à rien de rester ici plus longtemps.
La jeune femme entendit à peine la voix de Daniel. Elle ne voyait que le visage sans vie de son amie. Elle sentit son cœur devenir de plus en plus lourd. Des larmes glissèrent sur ses joues pour aller s’écraser sur la table froide ou reposait Karen. Des sanglots la secouèrent. Elle s’agrippa alors à la main de la morte. Tout en se penchant vers son oreille, elle lui murmura : « Réveille-toi, ma Karen ! Tu ne peux pas me laisser seule. Tu sais bien que j’ai peur de dormir dans cet appartement quand il est vide. Reviens, s’il-te-plait. »
L’inspecteur Travis se sentit mal à l’aise face à ce spectacle. La douleur de la jolie brune était communicative.
_ Venez, mademoiselle Okanaghan ! Je dois procéder à un interrogatoire, maintenant.
Sarah ne bougea pas d’un pouce. Elle n’avait rien à dire à la police. Quand elle avait eu besoin d’eux, ils l’avaient ignorée, maintenant, elle ne voulait qu’une chose : rester-là avec Karen jusqu’à ce qu’elle se réveille. Oui, elle allait se réveiller et lui dire que ce n’était qu’une immonde farce.
_ Karen, je t’en prie !
Ses sanglots redoublèrent d’intensité. Soudain, elle ne sentit plus le sol sous ses pieds et se sentit glisser sur le sol. Sa vue se brouilla jusqu’à ce que le noir vienne remplacer la lumière vive de la pièce.