Quatre jours et toujours aucune nouvelle de Karen. Sarah ne cessait de tourner en rond dans son appartement. A son travail, elle ne pouvait se concentrer et ne cesser de se dire que Karen était morte.
Daniel aussi était inquiet. Sarah le voyait à la manière dont il fixait son regard sur l’écran. Il ne semblait plus être conscient de ce qui se passait autour de lui.
En réalité, il se disait que si Karen était encore en vie, elle aurait appelé le magazine de mode pour lequel elle travaillait. Elle était la photographe de mode la plus en vue de tout Chicago. Le jeune homme se souvenait de l’avoir présentée au rédacteur en chef du magazine deux ans auparavant. Sans lui, elle serait encore photographe free-lance. Il se souvenait aussi de leur première rencontre dans les couloirs de la fac. Il était venu rendre visite à Sarah et avait eu le coup de foudre dès le premier regard. En apprenant qu’elle était la meilleure amie de celle qu’il aimait à l’école maternelle, il avait faillit mettre un terme à leur relation. Pourtant il l’aimait et il n’avait cessé de l’aimer pendant toute l’année où ils avaient été un couple. Puis, il avait appris que Karen aimait les hommes, tant qu’elle ne pouvait s’empêcher de le tromper.
_ Alors, tu le retrouves mon dossier ? gronda Sarah dans son dos. Il y avait toutes les photos pour mon cours de demain matin.
Daniel lui sourit tendrement. Il s’était installé dans la chambre de Karen depuis le dimanche soir. Sarah avait peur de rester seule et cela lui convenait. Ainsi, il pouvait être près d’elle et s’occuper d’elle. Il laissa son regard glisser sur ses jambes galbées dressées devant elle. Elle était assise par terre, adossée à son lit et regardait un magazine sur l’art contemporain. Une mèche de cheveux s’échappa de son chignon et elle la replaça d’un geste vif. Elle leva les yeux et croisa le regard de son plus vieil ami d’enfance et elle lui sourit. Daniel en eut le souffle coupé. Cela lui faisait toujours cet effet-là.
_ Non, il est introuvable ! se reprit-il. Je ne sais pas comment tu gères tes dossiers, mais c’est un vrai fouillis là dedans.
Sarah lui tira la langue et se leva paresseusement pour répondre au téléphone. Quand Daniel la rejoignit au salon, il la vit écouter attentivement son interlocuteur. En raccrochant, elle se laissa glisser lentement sur le sol. Elle leva des yeux pleins de larmes sur le jeune homme. Elle n’avait pas besoin de parler. Il avait comprit. On avait retrouvé Karen.
Daniel se tenait debout auprès de Sarah dans un long couloir terne et froid, dans le sous-sol du commissariat. Un vieil inspecteur, qui répondait au nom de Travis, les avait traînés jusqu’ici. Son air de compassion mettait les nerfs du jeune homme à rude épreuve. Il se refusait toujours à croire qu’il allait voir le corps de Karen. Il priait silencieusement, depuis qu’ils avaient quitté l’appartement des deux jeunes femmes, pour que la police ait fait une erreur.
_ Nous avons trouvé son corps ce matin, dans Lincoln Park, mademoiselle Okanaghan, expliquait-il laconiquement.
Sarah sursauta. Morte ! Elle était morte. Non, ce n’était qu’un affreux cauchemar, ou peut-être qu’ils s’étaient trompés. C’était peut-être une autre jeune femme étendue là dans ce lieu sinistre. Elle s’immobilisa devant la porte de la morgue. Daniel tenta vainement de la faire avancer en la tirant gentiment par le bras.
_ Je ne peux pas, Daniel ! murmura-t-elle entre deux sanglots.
Son ami se pencha vers elle pour poser un affectueux baiser sur son front enfiévré par l’angoisse.
_ Je vais y aller seul, Sarah ! T’inquiète ! Ça va bien ! Ce n’est pas elle, j’en suis sûr.
Il lui sourit faiblement, essayant de se convaincre que tout irait bien. D’un pas décidé, il franchit les portes battantes du lieu sinistre. Une lumière vive l’aveugla, rendant la pièce encore plus froide. Il n’eut pas le temps de s’habituer à cette clarté froide et impersonnelle que l’inspecteur le dirigeait déjà vers un chariot au centre de la pièce. Il y distingua la frêle silhouette d’une jeune femme dont la peau était blafarde. Il s’avança de quelques pas osant à peine poser ses yeux sur ce corps sans vie. Soudain, il s’arrêta et fut parcourut d’un long frisson. Il n’avait pas besoin d’aller plus loin. Il avait reconnu le dessin délicat de ses lèvres, ainsi que l’ange tatoué en dessous de son épaule droite. Le sol s’écroula sous ses pieds, des larmes vinrent mouiller ses joues. Karen était morte.
Sans s’en rendre compte, il venait de confirmer à l’inspecteur qu’il s’agissait bien de Karen. Comment allait-il pouvoir l’annoncer à Sarah ?
Un long frisson d’angoisse parcouru l’échine de Sarah. Comme c’était long. Elle avait l’impression d’attendre Daniel depuis une éternité. Elle tenait à peine debout et sentait que si elle imaginait Karen derrière cette porte, elle finirait par perdre la raison.
D’un geste brusque, elle se retourna mais ne vit rien. Elle venait de sentir un souffle glacé sur sa nuque. Elle frissonna en réalisant qu’elle se trouvait dans un lieu aussi triste qu’une morgue. Elle entendit les battants de l’horrible pièce s’ouvrirent. Elle se retourna lentement craignant le pire. Au moment où elle vit la mine défaite de Daniel, elle sut. Quelque chose se brisa en elle. Elle eut envie de s’écrouler par terre et de hurler sa douleur. Mais avant elle devait en être sûre, elle devait la voir. D’un pas chancelant elle entra dans la morgue. Comme Daniel, Sarah fut aveuglée par la lumière mais elle continua d’avancer.
_ Non ! hurla-t-elle en avançant vers le chariot. Ce n’est pas elle !
La jeune femme s’immobilisa devant la table froide, baissa les yeux sur le visage bleui. Sa vue se troubla, elle chancela. C’était elle. On pouvait lire sur le visage de Karen toutes les tortures endurées avant sa mort.
_ Sarah, vient ! Il ne sert à rien de rester ici plus longtemps.
La jeune femme entendit à peine la voix de Daniel. Elle ne voyait que le visage sans vie de son amie. Elle sentit son cœur devenir de plus en plus lourd. Des larmes glissèrent sur ses joues pour aller s’écraser sur la table froide ou reposait Karen. Des sanglots la secouèrent. Elle s’agrippa alors à la main de la morte. Tout en se penchant vers son oreille, elle lui murmura : « Réveille-toi, ma Karen ! Tu ne peux pas me laisser seule. Tu sais bien que j’ai peur de dormir dans cet appartement quand il est vide. Reviens, s’il-te-plait. »
L’inspecteur Travis se sentit mal à l’aise face à ce spectacle. La douleur de la jolie brune était communicative.
_ Venez, mademoiselle Okanaghan ! Je dois procéder à un interrogatoire, maintenant.
Sarah ne bougea pas d’un pouce. Elle n’avait rien à dire à la police. Quand elle avait eu besoin d’eux, ils l’avaient ignorée, maintenant, elle ne voulait qu’une chose : rester-là avec Karen jusqu’à ce qu’elle se réveille. Oui, elle allait se réveiller et lui dire que ce n’était qu’une immonde farce.
_ Karen, je t’en prie !
Ses sanglots redoublèrent d’intensité. Soudain, elle ne sentit plus le sol sous ses pieds et se sentit glisser sur le sol. Sa vue se brouilla jusqu’à ce que le noir vienne remplacer la lumière vive de la pièce.
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